Information bouche-trou

Si les hebdomadaires maintiennent la cadence, ils pourraient bien se transformer en circulaires. Pour être rentables, la plupart des journaux de quartier doivent miser sur la publicité, jusqu’à en arriver à n’avoir qu’un seul journaliste permanent.

Par Laura Pelletier B

Deux collaborateurs, un caricaturiste, un journaliste permanent et une rédactrice en chef: c’est tout ce qu’il faut pour construire le Cités Nouvelles, l’hebdomadaire montréalais qui couvre l’Ouest de l’île. La pérennité du journal ne repose pas sur les professionnels de l’information; ce sont plutôt le superviseur et la directrice des ventes qui assurent sa survie. Secoués par la crise des médias imprimés, certains hebdomadaires ont dû réduire leur effectif et leur nombre de pages, pour faire une large place aux annonceurs.

Marie-Hélène Verville, rédactrice en chef du Cités Nouvelles, observe depuis 15 ans la baisse de l’espace rédactionnel dans les hebdomadaires. «Il y avait beaucoup plus de contenu avant.» Olivier Laniel, journaliste permanent au sein du même hebdo, croit que l’ajout d’un deuxième rédacteur syndiqué serait approprié, puisque ce journal de quartier couvre un vaste territoire. L’hebdomadaire couvre en effet sept villes québécoises, dont celles de Pointe-Claire, Kirkland et Dollard-des-Ormeaux, et deux arrondissements montréalais. «Avec les ressources que nous avons, si deux événements se déroulent en même temps, souvent, nous traduisons des articles du Chronicle, qui est notre équivalent anglophone, et vice-versa.»

Dans l’édition francophone, le pourcentage d’espace accordé à la publicité varie de 55% à 70%, selon la rédactrice en chef. «Quand c’est 55%, on a une belle marge de manœuvre, et quand c’est à 70%, c’est une moins bonne semaine.» La quantité d’articles doit alors être commandée selon la volonté de l’éditeur. C’est lui qui décide de la proportion de publicité dans l’hebdomadaire chaque semaine, en tenant compte du nombre de pages, du budget et du nombre de copies imprimées. «Lorsque je reçois la maquette du journal, les publicités sont déjà placées et décidées. Il ne reste plus qu’à boucher les trous», ajoute Marie-Hélène Verville.

Même si chaque éditeur gère son propre journal, il doit suivre certaines normes, comme l’indique Stéphane Desjardins, éditeur chez Transcontinental, compagnie qui possède plus de 70 hebdomadaires au Québec. «Ce que la haute direction demande, c’est qu’en moyenne 60% à 70% de l’espace soit accordé à la publicité et le reste au contenu rédactionnel.» Il ajoute que la compagnie ne veut pas faire de la publicité sa priorité, mais que ces pourcentages assurent une bonne rentabilité.

Le respect de ce règlement est surveillé scrupuleusement. Chaque mois, les éditeurs doivent fournir un rapport au directeur général régional de Transcontinental. «On calcule nos affaires pour ne pas dépasser le 70% de publicité tout en restant rentables, indique Stéphane Desjardins. Au besoin, on ajustera le nombre de pages plutôt que le pourcentage de contenu, puisque c’est ce qui est important pour les lecteurs.»

Remonter la pente

Selon les données d’Hebdos Québec, une association qui regroupe 95% des hebdomadaires francophones québécois, l’industrie est en train de se relever. En 12 mois, le tirage total a crû de 806 000 copies, c’est-à-dire de 18%. Les hebdomadaires sont en tête des investissements publicitaires au Québec.

Pascale Bergeron, chef communication marketing pour Hebdos Québec, explique cette situation par la gratuité des hebdomadaires. «Sur 150 membres, seulement sept hebdomadaires sont vendus. Cette gratuité oblige une certaine quantité de publicité et un ratio de 50% contenu et 50% publicité ne serait pas rentable.»

Pour être membre de l’association, les publications doivent respecter certaines normes, comme exister depuis au moins un an, engager au minimum un journaliste à temps plein (peu importe la superficie du territoire couvert), avoir une première page à 80% rédactionnelle et au moins 20% des textes écrits par des journalistes à l’emploi du journal. «Ce n’est toutefois pas obligatoire d’être membre d’Hebdos Québec pour pouvoir publier», précise la chef communication marketing.

Selon la rédactrice en chef du Cités Nouvelles, ces règles auraient avantage à être resserrées. «La qualité des hebdomadaires est très inégale et leur réputation est entachée par certains éditeurs qui mettent trop l’accent sur la publicité. Une réglementation plus sévère obligerait à augmenter le contenu, mais la situation est difficile à gérer puisque nous manquons de ressources.»

L’un des quatre présidents du conseil d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), Christian Leduc, croit que la compétition entre les propriétaires d’hebdomadaires Quebecor et Transcontinental alimente la course aux profits publicitaires. «L’étanchéité entre la rédaction et la publicité est peut-être plus à risque dans un contexte de concurrence extrême entre deux entreprises qui veulent s’arracher les mêmes annonceurs.»Christian Leduc ajoute que l’AJIQ et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) ont souvent relevé des situations où un article signé par un journaliste avait dû être retiré ou corrigé pour aller dans le même sens qu’une publicité. Selon le code de déontologie de la FPJQ, le contenu journalistique doit pourtant être indépendant du contenu publicitaire.

La rédactrice en chef Marie-Hélène Verville reste positive, misant sur les points forts des hebdomadaires. «On a la chance de couvrir des choses que personne d’autre ne couvre. Nous ne sommes pas obligés de nous en tenir aux gros titres des quotidiens.» Elle admet tout de même rester sur ses gardes en ce qui a trait à la publicité, ayant vécu quelques cas où un publireportage n’était pas identifié comme tel, ce qui lui donnait l’allure d’un article. «Je dois alors allumer la lumière rouge!»

***

Hebdos régionaux
La rédactrice en chef du Cités Nouvelles, Marie-Hélène Verville, admet qu’elle jouit d’une certaine liberté, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. «Nous couvrons deux arrondissements assez vastes et plusieurs villes. Cela nous donne une certaine indépendance puisque nous ne sommes pas limités à une seule administration.» Dans certaines régions, tous les événements sont liés à une seule administration, ce qui oblige les journalistes à penser dans le même sens qu’eux. «C’est plus difficile de couvrir les événements municipaux si la ville ne veut plus te parler», explique la rédactrice en chef.

(Article publié dans le Montréal Campus)

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