Décortiquer une dictature

Il y a un peu plus d’un an, un soulèvement populaire éclatait en Tunisie. Prenant de l’ampleur, se propageant dans des pays arabes et africains, cet air de révolte est devenu le « Printemps arabe ». Pour ces pays, la transition vers la démocratie est toutefois difficile. La Chemise s’est entretenue avec le professeur Hocine Khelfaoui, associé au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie de l’Université du Québec à Montréal, pour mettre de l’ordre dans cette tempête politique, en décortiquant plus particulièrement le cas de l’Algérie.

La Chemise : Selon vous, il existe plusieurs types de dictatures. Quelles sont-elles?

Hocine Khelfaoui (H.K.): Certaines dictatures sont autoritaires mais « éclairées » et peuvent mener vers des formes de développement économique et culturel. Un tel développement finit, même si le régime ne le veut pas, par aboutir à un processus de démocratisation, comme on le constate dans certains pays asiatiques, tels que Singapour et la Corée du Sud. À l’inverse de ce modèle, il y a des dictatures, soutenues par des oligarchies ou des forces armées, qui canalisent les richesses nationales vers une minorité infime et appauvrissent continuellement l’immense majorité de la population. Ce type de régime ne peut être innovateur.

La Chemise : Et selon vous, l’Algérie se distingue des autres formes. On ne considère pas que son régime est dictatorial, mais vous avez dit, lors d’un entretien avec Algérie-Focus, que dans ce pays, « le Pouvoir ne tolère pas qu’un citoyen (surtout un intellectuel) puisse faire son travail sans avoir à lui prêter allégeance… ». Pouvez-vous expliquer la situation plus en détail?

H.K. : L’Algérie semble être un cas à part dans la mesure où on y observe une troisième forme. Il s’agit d’un régime qui alterne tantôt violence exercée dans des lieux et dans des secteurs stratégiques, tantôt agissant en système de force d’inertie; abandonnant des manifestants, généralement des jeunes désemparés, dans des comportements de violence parfois extrêmes. Il n’intervient que dans une certaine limite, définie par les intérêts du régime et de ses subordonnés. Enfin, une partie de la rente pétrolière peut être distribuée à certains groupes, qui peuvent se convertir en forces de répression armée en cas de besoin. Il est clair qu’un tel régime, alimenté de la rente pétrolière, ne tolère aucune forme de liberté académique.

La Chemise : Quels autres aspects de l’Algérie n’ont pas ou peu changé, malgré son indépendance en 1962?

H.K. : En Algérie, tout change […] pour que rien ne change. Le Pouvoir a repris progressivement, le temps d’effacer de la mémoire du peuple algérien les idéaux issus de la lutte de libération nationale, les formes de domination exercées dans le passé par l’ancien système colonial. À la différence que les colons s’étaient accaparés des terres agricoles les plus fertiles, alors que leurs « héritiers » se contentent, c’est plus facile, des ressources pétrolières. L’agriculture est délaissée, l’industrie et les universités créées au cours des années 1970 mises en déclin.

La Chemise : En quoi le développement de l’industrie du pétrole nuit au peuple algérien?

H.K. : La richesse pétrolière, entièrement sous contrôle du pouvoir et sous-traitée aux puissances internationales dominantes, permet de tenir en laisse une fraction de la population et de la dresser contre les autres, car il est impossible, de toute façon, d’en distribuer à tout le monde. Basé sur la distribution de la rente et situé aux frontières d’une corruption généralisée, ce régime tend à perdurer autant que dure sa mainmise absolue sur la rente pétrolière. Fonctionnant sur la base d’un habile dosage de violence et de corruption, c’est d’autant plus efficace que le corrompu devient redevable et bras armé du corrupteur, en l’occurrence le détenteur du pouvoir. A-t-on besoin d’universitaires ou de scientifiques dans un tel système? Économiquement inutiles, les scientifiques deviennent politiquement dangereux au regard du régime. De là se comprennent l’assassinat et la fuite vers l’étranger d’une grande partie de l’intelligentsia, et le contrôle absolu exercé par le Pouvoir sur les universités et sur les universitaires qui n’ont pu s’expatrier. Tout cela a fini par ruiner la créativité et la richesse intellectuelle et scientifique du pays.

La Chemise : Qu’est-ce qui explique, selon vous, que le gouvernement algérien ait réussi à diriger ainsi sans se faire arrêter?

H.K. : Essentiellement, les multiples clivages et divisions créés et entretenus par le Pouvoir au sein de la population. Entre classes et catégories sociales, entre religieux et laïcs, entre prétendants au titre de combattants de la guerre de libération et ceux que l’on qualifie désormais de « non combattants », un faux clivage, créé et fabriqué près de 50 ans après l’indépendance, pour opposer les uns aux autres. Toutes ces divisions alimentent des tensions sociales, des divergences et des conflits d’intérêts, et perpétuent la domination du régime qui s’accorde ainsi différents rôles, vigile pour les uns, bienfaiteur pour certains, arbitre pour d’autres. Bref, le régime apparait comme le grand gagnant de ces conflits qu’il alimente lui-même. Finalement, la société fonctionne sur la base d’une neutralisation les uns par les autres de différents groupes en conflits latents, ou personne ne rend compte à personne sauf au pouvoir qui n’agit et n’arbitre véritablement que si ses intérêts sont en jeu.

La Chemise : Quels dommages les dictatures laissent-elles derrière elles, en général?

H.K. : Le principal dommage hérité de dictatures telles que celles qui sévissent dans le monde arabe est la faiblesse et le dépérissement des communautés scientifiques et techniques. Or, chacun sait que de nos jours il n’y a pas de renouvellement économique et donc de progrès social sans capacités d’innovations dans tous les champs scientifiques. Nous sommes dans un monde régi par des capacités non pas de production quantitative mais de production qualitative, fondée sur des performances dans le domaine des innovations, notamment technologiques, qu’elles viennent des universités ou des entreprises. Les pays arabes, qui ont inspiré dans le passé la science occidentale, sont de nos jours parmi les derniers du monde en matière de production scientifique. Voilà pourquoi, le plus difficile à surmonter dans ces pays, ce n’est pas tant la relance de l’économie, mais l’éducation et la recherche scientifique.

La Chemise : Les pays qui vivent une transition semblent toutefois avoir de la difficulté à élire des Partis démocratiques. Un peuple peut-il devenir dépendant de la dictature?

H.K. : Je ne le pense pas. Un peuple peut être soumis, mais jamais dépendant d’une dictature. Le peuple algérien, et tous les peuples africains soumis à de quelconques formes d’autorité, sont parfaitement conscients de la nature des régimes qui les gouvernent et des préjudices que ces régimes font perdre à leur pays. Cependant, la lutte des peuples pour leur liberté devient, de nos jours, plus difficile que dans le passé. La dictature était dans le passé le produit d’un contexte national; elle est désormais doublée d’un contexte international puisqu’une dictature se maintient souvent grâce à des appuis et à des connivences de puissances étrangères. Si on prend le cas des pays arabes et africains, la plupart des régimes exercent un pouvoir plus ou moins absolu grâce aux appuis venant de puissances étrangères. C’est une situation combinant facteurs locaux et facteurs internationaux, qui rendent difficiles (mais non impossible, évidemment) aux peuples arabes et africains de reconquérir leur liberté.

La Chemise : Historiquement, quels pays ont vécu une transition réussie de la dictature à la démocratie?

H.K. : On évoque généralement certains pays asiatiques comme la Corée du Sud ou Singapour, mais je ne voudrais pas en faire une règle générale. Des voies différentes peuvent être empruntées comme en Afrique du Sud. Constater qu’un processus de développement est en cours signifie, selon moi, qu’un processus de démocratisation est en cours, sinon une inertie finit par s’enclencher, qui finira à son tour par une implosion sociale et politique, comme dans l’ex-URSS, en Égypte et dans de nombreux pays africains, dont l’Algérie. C’est ce qu’on peut appeler des pays soumis au mythe de Sisyphe : monter et retomber à chaque fois qu’ils sont sur le point d’atteindre le sommet. Le sommet signifie ici simplement d’en finir une fois pour toutes avec les régimes dictatoriaux.

Par Laura Pelletier B.

Publié sur le site Internet du magazine électronique La Chemine magazine en mai 2012. Il est également disponible sur le blogue de Algérie Focus, journal électronique basé à Alger et à Paris.

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