Langue sous sellette

Montréal Campus, 10 octobre 2012

Des détenus unilingues anglophones arrivent en masse au Québec, au risque d’échauffer des tensions linguistiques à l’intérieur des cellules.

Laura Pelletier B.

Les pénitenciers fédéraux, Sylvain les a pas mal tous faits. L’ex-détenu  qui ne parle pas un mot d’anglais garde un souvenir plutôt sombre de son court séjour dans l’aile anglophone d’une prison. «Quand tu es en minorité, tu es le dernier à téléphoner, le dernier dans tout. Pour me faire respecter, j’ai dû en venir aux poings», témoigne-t-il, en fronçant les sourcils. Le gouvernement conservateur fermera trois institutions carcérales fédérales dans les prochains mois. Comme plusieurs criminologues et agents correctionnels, Sylvain craint que l’arrivée de détenus unilingues anglophones provoque des conflits dans les prisons fédérales du Québec.

En avril dernier, le gouvernement Harper annonçait la fermeture du pénitencier de Kingston et du Centre régional de traitement, en Ontario. L’établissement Leclerc, au Québec, fermera aussi ses portes d’ici septembre 2013, au profit de l’agrandissement des autres établissements. Le Syndicat des agents correctionnels du Canada conteste ce choix. «Les décisions hâtives et irréfléchies du gouvernement fédéral nous causeront beaucoup de difficultés»,s’insurge le président de la division québécoise du Syndicat, Pierre Dumont. Nombre de prisonniers ontariens seront relocalisés dans la Belle Province, puisque les pénitenciers y sont moins engorgés.

«Je ne parlais pas beaucoup aux autres détenus, mais si j’avais été le seul francophone, mon isolement aurait été insupportable», confie Sylvain, stoïque. Pour la criminologue et professeure titulaire à l’Université de Montréal, Marion Vacheret, les détenus sont des personnes très seules qui côtoient presque uniquement leurs voisins de cellules. «Si ces derniers ne peuvent pas les comprendre,leur isolement grandit», ajoute-elle. Les prisonniers sont alors plus portés à causer des conflits, ce qui complique la tâche des agents correctionnels. La décision du gouvernement conservateur ne prend en compte ni les conditions de vie des prisonniers, ni les conditions de travail des employés, déplore la criminologue.

Malgré les difficultés auxquelles font face les minorités,les détenus québécois francophones sont normalement assez tolérants envers les anglophones,a remarqué Sylvain.«Mais un francophone dans un milieu anglophone, même si tu n’as pas encore ouvert la bouche, tu es automatiquement une cible.» L’agente de correction à la retraite Chantal Laplante nuance ses propos. «Ça dépend de la personnalité de l’individu. S’il a une bonne attitude, il arrivera à s’en sortir. S’il cherche le trouble, il va le trouver.»

Personnel non formé

Le pourcentage d’employés bilingues d’une institution carcérale dépend du nombre de détenus anglophones et francophones qui y résident. Dans des pénitenciers régionaux, comme ceux de Drummondville et de Port-Cartier, les prisonniers parlent presque tous français. Seule une petite partie du personnel y maîtrise les deux langues officielles. L’arrivée précipitée de détenus d’Ontario causera donc un déséquilibre. Les employés suivront des cours d’anglais, mais ils ne deviendront pas bilingues en quelques semaines, souligne Pierre Dumont. «Il faut penser qu’il n’y a pas que les agents correctionnels qui devront maîtriser l’anglais, mais aussi les infirmières et les professeurs.»

Certains détenus auront donc de la difficulté à se faire comprendre par le personnel, ce qui peut engendrer une escalade de violence verbale, selon lui. Ils devront parfois attendre plusieurs heures avant que quelqu’un puisse répondre à leur demande, puisque des employés bilingues ne sont pas présents à toute heure de la journée. Pierre Dumont redoute aussi que les prisonniers ne puissent pas suivre toutes leurs thérapies, par exemple celle de gestion de la colère, car les professeurs ne seront pas tous capables de donner leur cours en anglais. «Le gouvernement aurait dû attendre, laisser le temps aux établissements de se réorganiser», note-t-il.

Déménager les prisonniers vers d’autres institutions augmentera la sécurité et assurera une meilleure utilisation de l’argent des contribuables canadiens, avait affirmé le ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, lors de l’annonce de la fermeture des trois institutions carcérales. Le Syndicat des agents correctionnels du Canada se sent impuissant face à cette décision, admet Pierre Dumont. «Plusieurs pénitenciers québécois vivent déjà des tensions linguistiques, mais le gouvernement ne réagit pas. Les transferts continuent d’être faits, malgré nos inquiétudes.»

Illustration: Dominique Morin

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