Lise Bissonnette : « L’art m’a beaucoup aidée à ne pas me laisser atteindre par ma fonction et le stress qui l’entoure »

Lise Bissonnette (c) Robert Lacombe (Gazette University of Ottawa)

Lise Bissonnette (c) Robert Lacombe (Gazette University of Ottawa)

À 67 ans, l’ex-directrice du journal Le Devoir et de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), Lise Bissonnette, est de retour sur les bancs d’école. La thèse de doctorat sur laquelle elle travaille est l’aboutissement d’un long parcours de gouvernance toujours accompagné d’une passion pour les arts.

Il suffit de mentionner le nom de George Sand, auteure avant-gardiste du 19e siècle, pour que l’écrivaine, femme de direction et ex-journaliste Lise Bissonnette se lance dans une envolée lyrique. Les bras en l’air, le sourire aux lèvres, le rire facile, elle mime l’univers dandyesque du sujet de sa thèse, Maurice Sand, fils de George. La bulle éclate lorsque vient le temps de parler d’elle. Si sa thèse la passionne, l’introspection, elle déteste. Aujourd’hui présidente du Conseil d’administration de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et candidate au doctorat à l’Université de Montréal, elle se consacre à son premier amour : la littérature.

« J’ai toujours eu ce goût-là, de faire de la recherche, de lire, d’apprendre », indique d’emblée la femme de lettres, qu’on reconnaît à ses cheveux courts bruns et sa variété de montures. Originaire de Rouyn-Noranda en Abitibi-Témiscamingue, Lise Bissonnette est la sixième d’une famille de sept enfants. Enfant, elle aime lire les manuels scolaires de ses sœurs aînées. Lorsqu’elle complète une licence en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, elle plonge dans des documents interdits par l’Index, liste d’ouvrages bannis par l’Église catholique.

Elle débute ensuite des études doctorales à Strasbourg et à Paris. Sa thèse porte sur les nouvelles universités. Elle suspend le tout en 1970 pour se joindre à l’équipe de recherche institutionnelle de la naissante UQAM, mais ne s’éloigne pas pour autant de la littérature. « Il faut avoir deux vies. L’art m’a beaucoup aidée à pas me laisser atteindre uniquement par ma fonction et le stress qui l’entoure », raconte-elle.

C’est à cette époque qu’elle développe une passion pour George Sand. « C’est une femme tellement fonceuse pour son époque. De plus, m’intéresser à elle m’a permis de rattraper mes connaissances sur le 19e siècle, dont les ouvrages m’avaient été interdits à l’école », raconte la présidente. Très collectionneuse, elle commence à récolter tout objet étant en lien avec George Sand, des biographies aux t-shirts, en passant par les correspondances et les poupées à son effigie. « J’ai tout! », admet-t-elle en plissant les yeux et pinçant les lèvres.

En 1974, elle entre au journal Le Devoir comme chroniqueuse dans le domaine de l’éducation, puis correspondante parlementaire. En lisant les agendas personnels de George Sand, elle découvre que son fils, Maurice Sand, a touché le sol québécois lors d’un bref voyage. « C’était la première fois que je voyais un petit lien entre George Sand et le Québec, explique-t-elle, encore excitée d’en parler. J’ai commencé à beaucoup m’intéresser à lui, à la fois poète, homme de théâtre et artiste. »

Les débuts d’une longue direction

Elle devient rédactrice en chef du Devoir en 1981. Sa promotion ne fait pas l’unanimité au sein de l’équipe. « Souvent je convoquais des réunions et la rédaction me disait qu’elle n’avait pas le temps d’y assister. J’étais très jeune. De plus, on avait l’habitude que le journal était une affaire de gars. Ça rendait plus difficile mon acceptation », se souvient-elle. Après une absence de quatre ans, elle devient en 1990 la première femme directrice du Devoir, mais aussi la première femme à diriger un journal quotidien au Canada. « Elle était la personne parfaite pour ce poste, car elle avait travaillé dans le journalisme, elle avait fait partie de l’équipe éditoriale, c’est une femme de grande énergie, de détermination et elle avait une capacité en haut de la moyenne », énumère Benoît Lauzière, qui a été directeur du journal avant elle.

L’expérience de directrice est totalement différente de ses années de rédactrice en chef. « Une bonne partie de la salle de rédaction voulait mon retour et la société avait bougé. La présence des femmes à la direction était plus acceptée », indique-t-elle. « Lise Bissonnette avait beaucoup de rigueur dans ses éditoriaux. C’était une fierté pour moi de travailler pour un journal dont les éditoriaux étaient clairs et lucides », se remémore Chantal Hébert, chroniqueuse au journal le Toronto Star et journaliste pigiste à Radio-Canada et CBC, qui était alors journaliste parlementaire à Ottawa.

Pour Lise Bissonnette, c’est l’occasion de sauver le journal, qui est au bord de la faillite. Elle réoriente la publication, modernisant sa mise en page et lui donnant une position souverainiste. « Je pense que le virage souverainiste n’a été un progrès ni pour Le Devoir, ni pour le Québec, indique Jean-Claude Leclerc, alors éditorialiste au Devoir, jusqu’à ce virage, durant lequel l’équipe éditoriale a été modifiée. « Les souverainistes ne se sont pas précipités pour le lire et les fédéralistes l’ont quitté », ajoute-il. Benoît Lauzière renchérit. « Je n’ai jamais été d’accord avec le changement de cap radical vers l’orientation souverainiste. »

Bernard Descôteaux, rédacteur en chef sous Lise Bissonnette et directeur actuel du Devoir, estime, à l’inverse, que ce changement de cap a sauvé la publication. « Lise Bissonnette a su réunir une équipe, mobiliser les journalistes et l’ensemble des employés autour d’un projet de relance du journal. Elle lui a donné une nouvelle structure administrative et fait entrer au capital de l’entreprise des actionnaires investisseurs, ce qui lui a permis de développer un nouveau projet rédactionnel », indique Bernard Descôteaux.

Après avoir plaidé pour une « Très Grande Bibliothèque » dans plusieurs éditoriaux, son amie Louise Beaudoin, alors ministre de la Culture sous le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, la nomme responsable du projet de la BAnQ en 1988. L’amoureuse des livres occupera ce poste durant 11 ans. Elle se rappelle que les premières années ont été tout un défi. « J’étais toute seule, avec une loi qui venait d’être votée. C’était un projet décrié de partout. Personne n’imagine ça aujourd’hui, mais moi je m’en souviens! » lance-t-elle.

Retour à la thèse

En 2011, Lise Bissonnette est nommée présidente du comité-conseil portant sur l’avenir du Parc olympique, dont le rapport final a été rend public le 13 décembre 2012. Un an plus tard, à la suite du Sommet sur l’enseignement supérieure, elle devient coprésidente du chantier sur une loi-cadre des universités, avec l’ex-président du Musée national des beaux-arts du Québec, John R. Porter. La proposition de loi-cadre devait servir à déterminer la mission et les valeurs de l’université québécoise, et un encadrement de sa gouvernance. Le rapport, qui a été rendu public le 11 septembre dernier, propose notamment la création un seul réseau universitaire de nature publique.

John R. Porter, qui n’avait pas eu l’occasion de travailler de près avec elle auparavant, a découvert un nouveau côté de sa personnalité. « Lise Bissonnette n’est pas le personnage cérébral auquel les gens pensent. Elle aime s’amuser, raconter des anecdotes et rire avec les gens en qui elle a confiance. »

Depuis la remise du rapport, elle se concentre sur son doctorat portant sur Maurice Sand, débuté en 2009. « Elle sait absolument tout sur lui! » déclare en riant son directeur de thèse, Michel Pierssens. Ce dernier la décrit comme une étudiante modèle. « Elle est ponctuelle, sérieuse et disciplinée. Les autres étudiants ont plus de difficulté à remettre leurs travaux à temps qu’elle, malgré son horaire chargé! » Loin d’être une corvée, l’écriture d’une thèse est pour elle un moyen de décrocher du quotidien; une deuxième vie.

Sa soutenance de thèse est prévue pour le début de 2014. La grande dame peine à imaginer la fin d’une longue aventure d’archives et de lettres. « J’aime bien avoir un projet. Qu’est-ce que je vais faire après ma thèse? Ça c’est autre chose! »

(Paru sur http://www.premièresenaffaires.com)

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