Choqué noir

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À travers ses essais, le chercheur indépendant Alain Deneault livre un combat contre les idées pré-construites. Incursion dans le parcours d’un intellectuel révolté.

Dans les bureaux de l’aile québécoise du Réseau international pour la justice fiscale, situés en face du parc Laurier à Montréal, l’auteur du livre controversé Noir Canada, Alain Deneault, a le nez caché dans ses dossiers. Il porte un chandail noir, un foulard noir, un pantalon noir. Peu d’objets décorent son espace de travail, à l’exception de quelques livres bien rangés. L’air sérieux, il explique qu’il déteste le superflu. Cet intellectuel indigné se concentre plutôt à ébranler l’ordre établi pour éveiller les consciences.

Alain Deneault est révolté depuis son adolescence. «Déjà quand j’étais très jeune, j’étais souvent frustré. J’avais vu mes parents cultiver un certain ressentiment par rapport à l’échec du référendum de 1980.» Il a trouvé refuge dans les grands classiques de la littérature. «Les livres, c’est un peuple virtuel qui est bruyant, parfois furieux, qui est préoccupé, onirique, révolté», énumère-t-il, les yeux fixant la fenêtre qui laisse entrevoir le parc.

Même en parlant de ses souvenirs de jeunesse, Alain Deneault ne sourit pas. L’indignation est un état permanent chez lui. «Les sujets sur lesquels j’écris sont tellement tristes», dit-il pour se justifier. Sa lutte contre les paradis fiscaux remonte à l’an 2000. Le chercheur, qui faisait alors ses études à l’Université Paris 8, revient dans son Québec natal pour quelques mois et crée avec un ami une aile québécoise d’ATTAC, un mouvement citoyen international qui promeut un contrôle démocratique des marchés financiers et de leurs institutions. C’est en rencontrant l’économiste créateur du terme Françafrique François-Xavier Verschave, qu’il commence à s’intéresser au travail des compagnies minières.

À la mort de son mentor, en 2005, le chercheur se lance dans un travail de longue haleine: faire le lien entre la corruption, l’exploitation minière et le Canada. «Je ressentais que j’avais une dette envers François-Xavier Verschave, parce que je lui avais dit que je m’intéresserais au Canada.» En réunissant toutes sortes d’informations sur la présence du Canada en Afrique, il est effaré de voir le nombre de documents crédibles faisant état d’allégations graves en matière de droits humains et de corruption. «Il y avait un cancer généralisé et on faisait comme si c’était une écharde!» lance-t-il, en levant les bras dans les airs.

Trois ans plus tard est né le livre Noir Canada, qui le propulsera au centre de poursuites judiciaires contre les compagnies minières Barrick Gold et Banro Corporation. S’il a payé le prix pour avoir pointé du doigt certaines compagnies minières canadiennes, cela ne l’a pas freiné à publier des livres par la suite. «Écrire sur un mode public, c’est révéler quelque chose qui n’est pas dit. Si on écrit, c’est pour déstabiliser, confronter ce qui est de l’ordre des secrets publics. C’est ce qui en fait la pertinence.» Pour le chercheur, le pays ne va pas bien du tout. «Les Canadiens sont schizophrènes. Ils ne sont même pas capables de comprendre qu’ils ne vivent pas dans un grand pays souverain, mais dans une colonie», affirme-t-il, en comparant le Canada à un Congo de Léopold II réussi. Il explique que lors de sa fondation, le Canada a créé des institutions strictement pour exploiter les ressources naturelles, et que cette tendance est restée. «Rien n’a changé! Il suffit de regarder le Plan Nord et les politiques albertaines pour voir que nous sommes dans une colonie.» À ses yeux, le monde se porte très mal. «On prend des pilules pour dormir, on fait des dépressions, on a besoin de se prouver en achetant des voitures. On est mal dans nos têtes.»
Une lueur d’espoir

Alain Denault tente d’éveiller la conscience de ses étudiants, à l’Université de Montréal, où il enseigne un cours de théorie critique, en leur apprenant à analyser et à critiquer le discours dominant de la société. Même s’il déteste la rêverie, Alain Deneault a espoir en la jeunesse québécoise. Cette pensée arrive à lui faire décrocher un timide sourire. Les étudiants sont à ses yeux le groupe social qui est le plus encourageant quant à sa vision de la société, une vision qui se détache du capitalisme. Il compare les événements du printemps à ceux de mai 1968 en France, où un groupe d’individus avait réussi à faire bouger les choses. «Le printemps des étudiants québécois a été désavoué par la plupart des Québécois, ce qui est pour moi fort inquiétant.» Il y voit une autre preuve que la société est malade.

Le chercheur ne se met pas de pression quant à l’écriture de ses livres. Il rédige lorsqu’il est inspiré, ou plutôt lorsqu’il est indigné. Il estime qu’il reste encore beaucoup de sujets à traiter à propos du Canada. Il se lance dans une nouvelle envolée, se révoltant contre la mauvaise foi des individus, la hockeyisation de la société québécoise, le Canada comme paradis de l’industrie minière… Il ne manquera probablement pas d’inspiration pour écrire un nouvel ouvrage.

Photo: Étienne Dagenais

 

(Publié dans le journal Montréal Campus)

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Virage à droite

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Le travail politique d’Adrien Pouliot s’effectue en coulisses depuis des années. Il sort aujourd’hui de l’ombre pour prendre les rênes de la droite québécoise.

Dans un granadrien-pouliot2d auditorium de l’Université de Montréal, deux rivaux politiques s’affrontent dans un débat organisé par des étudiants : à gauche du ring, Jean-Martin Aussant, chef du parti Option nationale, et à droite, Adrien Pouliot, le nouveau chef du Parti conservateur du Québec. Debout derrière son trépied, les jambes clouées au sol, Adrien Pouliot gesticule abondamment. S’il n’attise
pas les foules, il n’a pas peur de foncer pour défendre ses idées, ce qui l’a poussé à prendre les commandes de la droite au Québec.

Diplômé en droit à l’Université de Sherbrooke, Adrien Pouliot a été à la tête de nombreuses entreprises québécoises, dont le réseau de Télévision Quatre Saisons (TQS) et Capital Draco Inc.,
où il est toujours en poste. En 1999, il fonde avec des amis l’Institut économique de Montréal, un lobby économique de droite. Il a été le vice-président de la commission politique de l’Action démocratique du Québec (ADQ) en 2011 jusqu’à la fusion du parti avec la Coalition Avenir Québec (CAQ). Il a ensuite tenté de convaincre, en vain, les trois candidats à la chefferie du Parti libéral du Québec de faire un virage à droite. Ses solutions épuisées, il est sorti de l’ombre et a été élu comme chef du Parti conservateur du Québec en février dernier.

Adrien Pouliot a une âme entreprenante. À l’âge de dix ans, il obtient par lui-même un poste de figurant dans une émission pour enfants. «J’avais vu à la télévision une annonce d’émission qui disait recruter des figurants. J’ai appelé la station sans le dire à mon père, je suis allé à l’entrevue, puis j’ai passé un hiver à jouer une petite créature, un espèce de petit dinosaure avec un costume », raconte-t-il en imitant son personnage, le dos courbé et les doigts menus de griffes.

C’est avec le sourire aux lèvres qu’Adrien Pouliot replonge dans chaque anecdote et dans chaque souvenir d’enfance. «Chez nous, on était cinq frères. On parlait autant l’anglais que le français.» Son père a travaillé en Ontario pendant quelques années. Ses deux frères aînés ont donc fréquenté l’école anglaise. Lui est né à Ottawa, mais a étudié au Québec dans des écoles francophones. Plusieurs décennies plus tard, le bilinguisme reste quelque chose de très important aux yeux du politicien. «Ce que je voudrais, c’est des Québécois bilingues dans un Québec français.» Il rejette les théories qui montrent que le français est en déclin au Québec. «On peut faire dire aux chiffres presque n’importe quoi!» lance-t-il en gesticulant. Il accuse certains partis politiques d’utiliser la crainte de la disparition de la langue français à des fins politiques. À ses yeux, les anglophones reconnaissent facilement que le français est la langue d’usage au Québec. Il enlève ses lunettes rectangulaires, les dépose dans sa chevelure grisonnante, puis poursuit.

«Ça ne m’est jamais arrivé de ne pas être capable de me faire servir en français dans un restaurant ou dans un magasin», affirme-t-il, l’air surpris que des commerçants soient assez «idiots» pour engager des unilingues anglophones. Il s’oppose fermement au projet de loi 14 du gouvernement Marois, qui prévoit endurcir la Charte de la langue française, ce qui lui attire des fleurs de la communauté anglophone. «Je pense que le projet de loi 14 nous ouvre une opportunité inespérée de rejoindre la communauté anglophone, admet-il. C’est une clientèle, des électeurs, qui nous intéresse.»

Un «nouveau» parti

Dès qu’Adrien Pouliot entend parler du Parti conservateur du Canada, il pince les lèvres et s’en dissocie. «Plusieurs peuvent être effrayés par le mot « conservateur » dans le nom de notre parti. Mais on parle de conservatisme fiscal. Le coté anti-avortement, antigay, je n’adhère pas à ça. Je suis en faveur des libertés individuelles, donc le mariage gay, je n’ai rien contre ça.» S’il ne s’était pas impliqué au Parti conservateur du Québec avant, c’était justement parce que l’équipe de l’ancien chef, Luc Harvey, adhérait à ce conservatisme moral. «Quand je suis devenu chef, on a tout évacué les idées de droite morale.» Il précise que toute «l’ancienne gang» est partie. Seuls les anciens adéquistes mécontents de la fusion de l’ADQ avec la CAQ sont restés. Adrien Pouliot partage tout de même certaines idées du Parti conservateur du Canada, appuyant l’exploitation des sables bitumineux et l’abolition du registre des armes à feu.

S’il n’a pas le charisme d’autres chefs de parti, Adrien Pouliot espère convaincre ses nouveaux «clients» avec ses idées de droite économique. «Je suis capable d’expliquer tout ça de façon simple. J’essaie d’avoir un discours crédible et convaincant.» Il admire le chemin parcouru par son rival de gauche, Jean-Martin Aussant. «Quand je regarde monsieur Aussant et son parti, je trouve que c’est assez extraordinaire qu’il ait ramassé en quelques mois un pourcentage de votes intéressant. Ça montre que c’est possible.»

Adrien Pouliot reste patient. Celui qui a longtemps oeuvré en arrière-plan espère, avec le temps, amener son parti au premier plan du paysage politique québécois. «On va pédaler vite, mais pour moi ce n’est pas un sprint, c’est un marathon.»

 

(Publié dans le journal Montréal Campus)

Photos: Josni Bélanger

Muet au piano

Laura Pelletier B., L’Itinéraire, Montréal, le 15 avril 2012

Parcourir le monde dans un univers sans voix, mais rempli d’images… Le pianiste en résidence de la Cinémathèque québécoise, Gabriel Thibaudeau, accompagne les films muets qui sont présentés les vendredis soirs. Son art l’a amené à faire le tour des festivals européens, dont le Pordenone en Italie, le plus grand festival de films sans dialogue au monde. L’Itinéraire a discuté avec lui, une conversation Montréal-Berlin, puisqu’il était en Allemagne dans le cadre du festival international du film de Berlin.

En tant que pianiste en résidence, Gabriel Thibodeau dispose d’un local à la Cinémathèque québécoise et peut se projeter des films en tout temps. Cette alliance dure depuis 25 ans. Pourtant, l’artiste ne visait pas cette spécialisation hors du commun lorsqu’il a commencé sa carrière musicale, même s’il avait toujours aimé la composition et le cinéma. «J’étais producteur d’opérettes à l’hôtel Reine-Élizabeth et je voulais essayer quelque chose de nouveau. Un de mes amis m’a proposé de prendre sa place à la Cinémathèque.» C’est alors qu’a débuté son épopée dans le monde du cinéma muet.

Avant chaque représentation, celui qui a été le pianiste officiel des Grands ballets canadiens répète un processus créatif particulier. Il écoute le film durant l’après-midi, s’en imprègne, pianote, puis c’est le grand soir. «Si je ne connais pas l’oeuvre, je vais lire à propos d’elle, pour en connaître le sujet, le contexte, qui était le réalisateur, qui étaient ses amis. Le soir venu, j’improvise à partir de ces connaissances», dévoile l’homme aux doigts agiles.

C’est ainsi qu’il a donné une voix au Fantôme de l’Opéra de Rupert Julian (1925), à Metropolis de Fritz Lang (1927) et à plusieurs films du cinéaste français Jean Epstein. Il est également chef d’orchestre de l’Octuor de France, une formation de musique de chambre, qui accompagne plusieurs films muets et compose autant des musiques de films que des opéras. Lors de ses voyages à l’étranger, c’est le jeune pianiste Roman Zavada qui le remplace à la Cinémathèque.

Les soirées hebdomadaires de fIlms muets accompagnés au piano sont une des signatures de la Cinémathèque québécoise, qui est le seul endroit à Montréal à offrir de telles représentations. Ajouter un accompagnement pianistique en direct allait de soi pour la programmatrice-conservatrice du cinéma international, Karine Boulanger, qui choisit les films muets qui seront présentés.

D’ailleurs, la popularité de ces soirées ne fait qu’augmenter depuis le triomphe du fIlm muet L’Artiste aux Oscars. C’est toutefois Hugo, un long-métrage en hommage au cinéaste français Méliès, qui a permis à la Cinémathèque de battre des records. «Nous avons présenté, en novembre dernier, la restauration du film muet Voyage autour de la planète (1902) de Méliès et une telle foule s’est présentée que nous avons dû refuser 100 personnes !» s’exclame le directeur de la programmation et programmateur-conservateur du cinéma québécois et canadien de la Cinémathèque, Fabrice Montal. Ce dernier ne manque pas de louanger son pianiste en résidence. «Gabriel a une capacité remarquable de s’adapter à tous les types de films.»

Selon le pianiste, c’est une habileté qu’il a acquise avec l’expérience. «Mon accompagnement est plus sobre qu’avant», témoigne-t-il, en avouant s’être souvent laissé emporter par ses émotions en début de carrière. «Je jouais comme un acteur. Maintenant, je suis plus détaché du film, ce qui me permet d’en capter les subtilités», dit-il en se remémorant ses souvenirs.

Crédit photo: Maude Lajeunesse, 27 février 2008