Dérive médiatique

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Son visage a parcouru le câble et la couverture des journaux, décoré de slogans humoristiques ou dégradants. Arielle Grenier, la rouquine dont tout le monde parle, doit maintenant faire face à la réalité.

En cette matinée d’assemblée générale, des étudiants de science politique et d’études internationales fourmillent dans les cafés et les corridors de l’Université de Montréal. Arielle Grenier, cette étudiante désormais connue de tous les Québécois, attend le début du vote de reconduction de grève. Elle a troqué son carré vert pour des bijoux de cette couleur. «Les gens connaissent ma position en me voyant, je n’ai plus besoin de le porter.» Maintenant, ce qu’elle désire par-dessus tout, c’est de retrouver un quotidien paisible.

L’aventure médiatique d’Arielle Grenier débute lorsqu’elle fonde avec son ami Marc Antoine Morin le groupe «Manifestation pour la hausse» sur Facebook en septembre dernier. En quelques jours, il reçoit plus de 1000 appuis. La page prend de l’ampleur, pour finalement se joindre au Mouvement des étudiants socialement responsables du Québec (MESRQ). La jeune femme fait alors le tour des médias pour parler au nom des étudiants qui sont pour la hausse des frais de scolarité. Elle est même invitée sur le plateau de Tout le monde en parle, où commence sa dérive.

«J’ai toujours aimé débattre», raconte-t-elle, en balayant de la main une mèche de sa longue chevelure rousse. Elle participe d’ailleurs à l’équipe de débat de l’Université de Montréal et au Parlement étudiant du Québec — une simulation parlementaire non partisane — depuis deux ans. Néanmoins, elle aurait aimé pouvoir mieux se préparer pour son passage à Tout le monde en parle. «Les circonstances ne me l’ont pas permis», affirme la jeune femme. Si c’était à refaire, elle indique qu’elle prendrait plus de place. Elle regrette aussi la réaction de certains de ses collègues du MESRQ. «Certains m’ont très bien soutenue, mais d’autres pas du tout. J’ai vécu un manque de reconnaissance.»

Dans la salle, plusieurs étudiants l’observent. Ils semblent se douter qu’elle a préparé des interventions qui s’éloignent de leurs convictions. En gesticulant, Arielle Grenier explique qu’elle vit souvent ce genre de situation. «Mes opinions ne font pas l’unanimité. Je suis une personne forte, mais je n’ai pas aimé que le débat devienne personnel.» Elle déclare avoir perdu des amis et se faire insulter lorsqu’elle sort. C’est pourquoi elle est intéressée par une carrière dans le monde de la politique, mais pas à titre de ministre ou de député, qui sont souvent les cibles de critiques.

Avec un père qui a été candidat libéral, une mère qui n’a pas peur de donner son opinion et cinq frères et sœurs dynamiques, Arielle Grenier a grandi dans un milieu politisé où les débats prenaient une place importante. «Autour de la table, on parlait souvent d’actualité.» Elle replace ses lunettes rectangulaires, puis, le sourire en coin, elle précise que les six enfants de la famille n’ont toutefois pas les mêmes visions politiques. «Une de mes sœurs aînées appuie Québec solidaire.»

Dès l’âge de 17 ans, Arielle Grenier assiste à deux réunions de la Commission Jeunesse du Parti libéral du Québec (PLQ) à titre d’observatrice. L’étudiante et son père ne sont cependant plus membres du PLQ. «Nous avons envoyé une lettre qui contient nos raisons à monsieur Charest et elles restent entre lui et nous», témoigne-t-elle en haussant les sourcils, sans vouloir donner plus de détails.

La jeune femme est très proche de sa famille, ce qui la pousse à faire le chemin de la petite municipalité de Calixa-Lavallée — où elle demeure — à l’Université de Montréal tous les matins, au lieu de choisir d’habiter en appartement. Elle ne manque pas de mentionner que ses parents lui ont été d’un grand appui durant ces derniers mois mouvementés.

Arrivée à bon port
Même si Arielle Grenier déplaît à certains, d’autres apprécient son opinion qu’elle qualifie de «controversée». En effet, elle a récemment perdu son poste de chef de pupitre de la section culture et de chroniqueuse pour le journal en ligne le Prince Arthur, mais a aussitôt été repêchée par le Contrepoids, un journal-web de droite. «Quand j’ai su que Prince Arthur se séparait d’Arielle, j’ai indiqué sur Facebook qu’elle serait la bienvenue au Contrepoids. C’est une personne connue dans les milieux étudiants, qui a des opinions à exprimer, et je suis toujours à l’affût d’une bonne plume», affirme le rédacteur en chef du Contrepoids, Philippe David. Les chroniques de la jeune femme sont également publiées dans le Huffington Post Québec.

L’étudiante reste d’ailleurs en bons termes avec certains de ses amis qui sont contre la hausse des frais de scolarité, dont Mélissa Boumghar, une étudiante en économie et politique à l’Université de Montréal qu’elle connaît depuis le secondaire. «C’est un débat qui va chercher les valeurs de chacun, ce qui peut expliquer pourquoi certaines personnes ont préféré tourner le dos à Arielle. Personnellement, je ne trouve pas que ça change la personne qu’elle est au quotidien», explique l’étudiante en économie et politique.

La surmédiatisation qu’a vécue Arielle Grenier l’a définitivement bousculée. Elle aime débattre, elle aime la politique, mais elle a réalisé qu’elle préfère argumenter par écrit. «Pour l’instant, je ne prévois pas retourner dans les médias, déclare-t-elle en hochant la tête. Je veux juste revivre une vie normale, pouvoir sortir sans me faire accoster.»

Crédit photo: Olivier Lauzon

 

(Publié dans le journal Montréal Campus)

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Choqué noir

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À travers ses essais, le chercheur indépendant Alain Deneault livre un combat contre les idées pré-construites. Incursion dans le parcours d’un intellectuel révolté.

Dans les bureaux de l’aile québécoise du Réseau international pour la justice fiscale, situés en face du parc Laurier à Montréal, l’auteur du livre controversé Noir Canada, Alain Deneault, a le nez caché dans ses dossiers. Il porte un chandail noir, un foulard noir, un pantalon noir. Peu d’objets décorent son espace de travail, à l’exception de quelques livres bien rangés. L’air sérieux, il explique qu’il déteste le superflu. Cet intellectuel indigné se concentre plutôt à ébranler l’ordre établi pour éveiller les consciences.

Alain Deneault est révolté depuis son adolescence. «Déjà quand j’étais très jeune, j’étais souvent frustré. J’avais vu mes parents cultiver un certain ressentiment par rapport à l’échec du référendum de 1980.» Il a trouvé refuge dans les grands classiques de la littérature. «Les livres, c’est un peuple virtuel qui est bruyant, parfois furieux, qui est préoccupé, onirique, révolté», énumère-t-il, les yeux fixant la fenêtre qui laisse entrevoir le parc.

Même en parlant de ses souvenirs de jeunesse, Alain Deneault ne sourit pas. L’indignation est un état permanent chez lui. «Les sujets sur lesquels j’écris sont tellement tristes», dit-il pour se justifier. Sa lutte contre les paradis fiscaux remonte à l’an 2000. Le chercheur, qui faisait alors ses études à l’Université Paris 8, revient dans son Québec natal pour quelques mois et crée avec un ami une aile québécoise d’ATTAC, un mouvement citoyen international qui promeut un contrôle démocratique des marchés financiers et de leurs institutions. C’est en rencontrant l’économiste créateur du terme Françafrique François-Xavier Verschave, qu’il commence à s’intéresser au travail des compagnies minières.

À la mort de son mentor, en 2005, le chercheur se lance dans un travail de longue haleine: faire le lien entre la corruption, l’exploitation minière et le Canada. «Je ressentais que j’avais une dette envers François-Xavier Verschave, parce que je lui avais dit que je m’intéresserais au Canada.» En réunissant toutes sortes d’informations sur la présence du Canada en Afrique, il est effaré de voir le nombre de documents crédibles faisant état d’allégations graves en matière de droits humains et de corruption. «Il y avait un cancer généralisé et on faisait comme si c’était une écharde!» lance-t-il, en levant les bras dans les airs.

Trois ans plus tard est né le livre Noir Canada, qui le propulsera au centre de poursuites judiciaires contre les compagnies minières Barrick Gold et Banro Corporation. S’il a payé le prix pour avoir pointé du doigt certaines compagnies minières canadiennes, cela ne l’a pas freiné à publier des livres par la suite. «Écrire sur un mode public, c’est révéler quelque chose qui n’est pas dit. Si on écrit, c’est pour déstabiliser, confronter ce qui est de l’ordre des secrets publics. C’est ce qui en fait la pertinence.» Pour le chercheur, le pays ne va pas bien du tout. «Les Canadiens sont schizophrènes. Ils ne sont même pas capables de comprendre qu’ils ne vivent pas dans un grand pays souverain, mais dans une colonie», affirme-t-il, en comparant le Canada à un Congo de Léopold II réussi. Il explique que lors de sa fondation, le Canada a créé des institutions strictement pour exploiter les ressources naturelles, et que cette tendance est restée. «Rien n’a changé! Il suffit de regarder le Plan Nord et les politiques albertaines pour voir que nous sommes dans une colonie.» À ses yeux, le monde se porte très mal. «On prend des pilules pour dormir, on fait des dépressions, on a besoin de se prouver en achetant des voitures. On est mal dans nos têtes.»
Une lueur d’espoir

Alain Denault tente d’éveiller la conscience de ses étudiants, à l’Université de Montréal, où il enseigne un cours de théorie critique, en leur apprenant à analyser et à critiquer le discours dominant de la société. Même s’il déteste la rêverie, Alain Deneault a espoir en la jeunesse québécoise. Cette pensée arrive à lui faire décrocher un timide sourire. Les étudiants sont à ses yeux le groupe social qui est le plus encourageant quant à sa vision de la société, une vision qui se détache du capitalisme. Il compare les événements du printemps à ceux de mai 1968 en France, où un groupe d’individus avait réussi à faire bouger les choses. «Le printemps des étudiants québécois a été désavoué par la plupart des Québécois, ce qui est pour moi fort inquiétant.» Il y voit une autre preuve que la société est malade.

Le chercheur ne se met pas de pression quant à l’écriture de ses livres. Il rédige lorsqu’il est inspiré, ou plutôt lorsqu’il est indigné. Il estime qu’il reste encore beaucoup de sujets à traiter à propos du Canada. Il se lance dans une nouvelle envolée, se révoltant contre la mauvaise foi des individus, la hockeyisation de la société québécoise, le Canada comme paradis de l’industrie minière… Il ne manquera probablement pas d’inspiration pour écrire un nouvel ouvrage.

Photo: Étienne Dagenais

 

(Publié dans le journal Montréal Campus)

Virage à droite

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Le travail politique d’Adrien Pouliot s’effectue en coulisses depuis des années. Il sort aujourd’hui de l’ombre pour prendre les rênes de la droite québécoise.

Dans un granadrien-pouliot2d auditorium de l’Université de Montréal, deux rivaux politiques s’affrontent dans un débat organisé par des étudiants : à gauche du ring, Jean-Martin Aussant, chef du parti Option nationale, et à droite, Adrien Pouliot, le nouveau chef du Parti conservateur du Québec. Debout derrière son trépied, les jambes clouées au sol, Adrien Pouliot gesticule abondamment. S’il n’attise
pas les foules, il n’a pas peur de foncer pour défendre ses idées, ce qui l’a poussé à prendre les commandes de la droite au Québec.

Diplômé en droit à l’Université de Sherbrooke, Adrien Pouliot a été à la tête de nombreuses entreprises québécoises, dont le réseau de Télévision Quatre Saisons (TQS) et Capital Draco Inc.,
où il est toujours en poste. En 1999, il fonde avec des amis l’Institut économique de Montréal, un lobby économique de droite. Il a été le vice-président de la commission politique de l’Action démocratique du Québec (ADQ) en 2011 jusqu’à la fusion du parti avec la Coalition Avenir Québec (CAQ). Il a ensuite tenté de convaincre, en vain, les trois candidats à la chefferie du Parti libéral du Québec de faire un virage à droite. Ses solutions épuisées, il est sorti de l’ombre et a été élu comme chef du Parti conservateur du Québec en février dernier.

Adrien Pouliot a une âme entreprenante. À l’âge de dix ans, il obtient par lui-même un poste de figurant dans une émission pour enfants. «J’avais vu à la télévision une annonce d’émission qui disait recruter des figurants. J’ai appelé la station sans le dire à mon père, je suis allé à l’entrevue, puis j’ai passé un hiver à jouer une petite créature, un espèce de petit dinosaure avec un costume », raconte-t-il en imitant son personnage, le dos courbé et les doigts menus de griffes.

C’est avec le sourire aux lèvres qu’Adrien Pouliot replonge dans chaque anecdote et dans chaque souvenir d’enfance. «Chez nous, on était cinq frères. On parlait autant l’anglais que le français.» Son père a travaillé en Ontario pendant quelques années. Ses deux frères aînés ont donc fréquenté l’école anglaise. Lui est né à Ottawa, mais a étudié au Québec dans des écoles francophones. Plusieurs décennies plus tard, le bilinguisme reste quelque chose de très important aux yeux du politicien. «Ce que je voudrais, c’est des Québécois bilingues dans un Québec français.» Il rejette les théories qui montrent que le français est en déclin au Québec. «On peut faire dire aux chiffres presque n’importe quoi!» lance-t-il en gesticulant. Il accuse certains partis politiques d’utiliser la crainte de la disparition de la langue français à des fins politiques. À ses yeux, les anglophones reconnaissent facilement que le français est la langue d’usage au Québec. Il enlève ses lunettes rectangulaires, les dépose dans sa chevelure grisonnante, puis poursuit.

«Ça ne m’est jamais arrivé de ne pas être capable de me faire servir en français dans un restaurant ou dans un magasin», affirme-t-il, l’air surpris que des commerçants soient assez «idiots» pour engager des unilingues anglophones. Il s’oppose fermement au projet de loi 14 du gouvernement Marois, qui prévoit endurcir la Charte de la langue française, ce qui lui attire des fleurs de la communauté anglophone. «Je pense que le projet de loi 14 nous ouvre une opportunité inespérée de rejoindre la communauté anglophone, admet-il. C’est une clientèle, des électeurs, qui nous intéresse.»

Un «nouveau» parti

Dès qu’Adrien Pouliot entend parler du Parti conservateur du Canada, il pince les lèvres et s’en dissocie. «Plusieurs peuvent être effrayés par le mot « conservateur » dans le nom de notre parti. Mais on parle de conservatisme fiscal. Le coté anti-avortement, antigay, je n’adhère pas à ça. Je suis en faveur des libertés individuelles, donc le mariage gay, je n’ai rien contre ça.» S’il ne s’était pas impliqué au Parti conservateur du Québec avant, c’était justement parce que l’équipe de l’ancien chef, Luc Harvey, adhérait à ce conservatisme moral. «Quand je suis devenu chef, on a tout évacué les idées de droite morale.» Il précise que toute «l’ancienne gang» est partie. Seuls les anciens adéquistes mécontents de la fusion de l’ADQ avec la CAQ sont restés. Adrien Pouliot partage tout de même certaines idées du Parti conservateur du Canada, appuyant l’exploitation des sables bitumineux et l’abolition du registre des armes à feu.

S’il n’a pas le charisme d’autres chefs de parti, Adrien Pouliot espère convaincre ses nouveaux «clients» avec ses idées de droite économique. «Je suis capable d’expliquer tout ça de façon simple. J’essaie d’avoir un discours crédible et convaincant.» Il admire le chemin parcouru par son rival de gauche, Jean-Martin Aussant. «Quand je regarde monsieur Aussant et son parti, je trouve que c’est assez extraordinaire qu’il ait ramassé en quelques mois un pourcentage de votes intéressant. Ça montre que c’est possible.»

Adrien Pouliot reste patient. Celui qui a longtemps oeuvré en arrière-plan espère, avec le temps, amener son parti au premier plan du paysage politique québécois. «On va pédaler vite, mais pour moi ce n’est pas un sprint, c’est un marathon.»

 

(Publié dans le journal Montréal Campus)

Photos: Josni Bélanger